Le premier roman d’Allan Vermeer

 

Un jeune garçon de vingt ans, installé à Paris pour percer dans l’écriture, se laisse aller au grand art de la flânerie. De maladresses en pensées didactiques, il attend même que le grand Amour vienne frapper à sa porte. D’un bon matin, pris par le souvenir d’un jeu d’enfant, il décide de provoquer le destin et part à sa recherche… Pour commencer : trouver une pomme et le nom de sa future bien-aimée… Mais attention ! A force de croquer la chair, il n’en restera que les pépins…

Extrait 1

Chapitre 6 – Première partie –

Il doit être 9h. J’ai monté tous ces escaliers pour voir que rien avait changé, la nuée dérobante, le fait que m’ sieur Dieu m’ait encore et toujours oublié, les pigeons… Quelqu’un s’est assis sur mon banc. Je m’en fous il est prévu pour deux. Je m’y rassois, mais Andy entre les pieds.
Rien ne peut plus nous arriver. J’attends. Ici ou ailleurs de toute façon, c’est pareil.
Le brouillard épais s’épaissit encore. Il n’y a rien à faire, je ne manquerais pour rien au monde la levée du voile. Les heures passent mais ne se ressemblent pas, les pigeons volent, ils tournent en rond et toujours dans le même sens, je suis fasciné. Des gens se disputent, d’autres rient aux éclats, il y a plein d’amoureux qui s’embrassent avec la langue. Trop. Ils sont lourds ces amoureux qui s’embrassent avec la langue. Je laisse courir l’aiguille juste au-dessus de ma tête. Je ne la regarde pas. Depuis qu’on l’a inventée, elle ne cesse de courir ! Pourquoi ne prend-elle son temps que lorsque qu’on est triste ? Dans ma vie du moins. Je ne l’aimais pas avant, elle fait mourir les grands-mères et vieillir les mamans. Mais depuis que Nougaro m’a appris qu’elle portait des talons aiguille, l’aiguille, eh bien elle me fait de la peine. Elle tourne en rond, comme les pigeons, comme les chansons d’amour, comme moi.

Il sera bientôt 22 h, les lumières des réverbères sont floues, est-ce le froid ou toujours ce satané nuage ?
Il est peut-être dans ma tête, le nuage.
Dans tous les cas, il rafraîchit sacrement l’ambiance nocturne qui me berce maladroitement. Je me perds dans des images qui se chargent d’occuper ce qui reste de mon esprit compliqué, seule la nuit comme confidente au sujet du collège et des pommes de la cantine. Cela me fait penser : Deux fois je me suis fait coller en classe ; les motifs étaient drôles :

1 – Me S., la mégère anglaise, sorcière incomparable aux pires des contes de Grimm : Motif – Il sourit aux anges. 4 h.

2 – M. B., gros et gros con qui me demandait si j’étais plus à l’aise pour lire ou inventer la carte de géographie à étudier : Motif – Ce qu’il peut voir dans les nuages ne l’aidera nullement en géographie et encore moins en histoire. 4 h.

Je n’y suis jamais allé.
La personne à mes cotés n’a pas bougé non plus depuis tout ce temps. Dix à douze heures se sont écroulées depuis. Il ne fait qu’une dizaine de degrés, à peine. Je me résous à la regarder, honteux de l’avoir oubliée, mes yeux depuis lors n’étant fixés que sur l’horizon diffus. 90 degrés que je ne compte pas.
Des cheveux roux cachent des yeux dont je ne saurais deviner la couleur. C’est une femme. Je dirais qu’elle a entre vingt et vingt-cinq ans. Elle a l’air d’avoir froid, ses dents claquent et semblent s’inspirer du rythme d’une musique vaudou qui ensorcelle, envoûte. Pensive, belle, étrangère je pense, vêtue d’un simple jean et d’un petit top violet foncé caché sous sa veste, elle est habillée sombre, comme si elle voulait se confondre avec la nuit tombée. Je ne sais pas si elle a remarqué que je suis là. Depuis tout ce temps elle m’a peut-être oublié elle aussi.

- « Vous m’espionnez ? Ce n’est pas très discret… » Dit-elle alors, comme si elle avait senti mon attention se poser sur son visage, ramper jusqu’à son regard.

- « Non, non, j’attends que la brume s’efface, j’ai très envie de voir Paris en entier … et d’un coup. »

Silence. Elle sourit. Elle a l’air très française. Elle l’est.

- « Je suis venue pour le voir moi aussi, je suis venue exprès pour le voir. »
- « Paris est une femme mademoiselle ! »
- « Bien sur que non, c’est un homme. »

Son regard a croisé le mien. J’ai eu chaud, puis re-froid. Ils sont marrons. Marrons ses yeux.

- « Vous avez bien la tête d’un Parisien ! » Reprit-elle, avec un grand sourire.
- « Je ne viens pas d’ici. »
- « Votre voix tremble. »
- « Je ne parle pas beaucoup… »
- « Moi non plus, mieux vaut peut-être se taire. »
- « D’ac ! »
- « ‘‘D’ac ? ’’ »
Je me sentais comme impressionné, vulnérable à ce qu’elle pourrait penser de moi, de mon attitude, de ma tenue vestimentaire ou de mes yeux, plutôt verts. Il faut dire que je ne m’étais pas lavé le matin. Je la voyais soucieuse de me voir ici, seul, pétrifié et glacé à 22h30, peut-être était-ce parce que je me posais exactement les mêmes questions à son sujet…
Quelques secondes passent, elle repart dans ses pensées.
Je me persuadais qu’elle allait bien et qu’elle n’attendait que de voir Paris en entier et d’un coup. Mais je doutais qu’elle soit heureuse. C’est pourquoi je préférais rentrer chez moi, me menaçant ainsi de quitter la seule discussion sérieuse que j’avais eue depuis des mois.
Pourquoi me ferais-je du souci pour elle, pauvre fille assise sur un banc devant la basilique à attendre de voir le soleil de nouveau ? Je suis dans la même situation et j’en suis tout autant déconcerté ; personne ne se préoccupe de savoir si je suis triste ou non, je ne ferai pas d’effort !
Je me lève, mais ne peut m’empêcher de lui demander, sans grand espoir :

- « Comment vous appelez-vous ? »

Silence. Je me rattrape…

- « … J’ai l’impression de vous connaître. »

Ce n’était pas le cas.

- « Léa. »

Je reprends la laisse, la petite bouteille d’eau achetée deux euros cinquante – un scandale – désormais vide.

- « C’est quoi la race de ton chien ? »

Me lance t-elle alors.

- « Jack Russel »
- « Il s’appelle comment ? »
- « Andy, comme Andy Warhol »

Je reste debout, immobile. J’attends un peu plus, un peu plus de je ne sais quoi, mais un peu plus que ça… Elle m’observe, je le sais mais fais l’ignorant, je regarde les toits de Paris qui ne brillent pas, à mon grand étonnement d’ailleurs. Son regard persiste, elle me dévisage pour en savoir plus, est-elle réellement vaudou ? Afin d’en être sur, je lui tends la main gauche, mes lignes qui se croisent et se dé-croisent sous son nez. Elle rit.

- « On va boire un verre ? »
- « On ne se connaît pas. Et je suis fauché ! »
- « Tu me fais rire, j’en ai bien besoin, alors je t’invite »
- « Pourquoi ? »
- « On s’en fou de savoir pourquoi ! Viens ! »
- « Oui, mais pourquoi ? »

Extrait 2

Chapitre 1 – Deuxième partie –

La fumée de mes dix, douze cigarettes mal éteintes embrume l’appartement, les volets sont fermés, les plantes sont mortes, l’électricité coupée, l’évier est sale, remplit de pâtes plus ou moins sèches, plus ou moins moisies, je suis tout seul.
Je pense que j’entre en mini-dépression ou plutôt je crois que je suis en petite dépression.
Suis-je vraiment en pleine grosse et moche dépression ?
Sans avoir bu de vin je n’arrive pas à réfléchir … et ça me fait rire, is it grave docteur ?
Je divague, « vague », et je ris encore, puisqu’il ne me reste plus que ça à faire pour … rire un peu, et je ris plus fort ! Si le ridicule ne tue pas, alors pourquoi se gêner, finalement ?
La télé qui me rappelait régulièrement qu’il existe encore des gens heureux m’a quitté faute de courant et de plombs pétés, je ne m’étais jamais rendu compte que j’avais si peu d’amis, voire aucun mis à part les blaireaux du boulot et les héros de mes ex-séries préférées. C’est drôle ! Mais je n’ai plus envie de rire. Du tout, d’un coup.

Paris, le 21 avril. 20h.
Chère maman,
Avant toute chose, j’espère que toi et toute la famille allez bien. Que tu es heureuse. Pardonne-moi de ne pas vous avoir donné de nouvelles plus tôt.
Ce mot pour te dire que je suis en forme, Paris est toujours aussi fantastique ; la Picardie me manque beaucoup mais mes différentes occupations, les études et le bout de temps qu’il me reste pour dormir épuisent les occasions de trop y penser …

Question que je me pose ce soir alors que le soleil est couché, histoire de m’occuper quarante secondes : La lumière est elle l’opposé de l’obscurité ou l’obscurité ne reflète t-elle qu’une absence de lumière ? Vous avez quatre heures ! Plus il est tard, plus il fait sombre et plus j’ai peur de repasser une nuit blanche à force de dormir la journée. Assez fatigant de dormir… Est-on vraiment obligé de rester éveillé après, et même quand on n’a pas envie, on a le choix ? J’aime bien prendre mes décisions tout seul moi, alors je voudrais savoir qui dicte qui …
Le corps est-il plus fort que la tête ? Le contraire ? A moins qu’ils ne soient copains jusqu’à ce que l’un des deux n’opte pour l’indépendance, tout à la fin. Qu’en est-il pour moi qui ne suis pas normal ? Peut-être se détruisent-ils dés la crise d’adolescence, plus ou moins violemment et ce de pire en pire jusqu’à ce que l’esprit se casse, fatigué d’avoir à subir le poids de tout un corps fatigué sur les épaules. Ce doit être ça la mort, je me dis que ça doit faire tout drôle de ne plus avoir de corps. Comment on fait pour voir ou on met ses pieds invisibles sans yeux ? Et sans bouche, comment on fait pour parler aux autres âââmes ? pff-

Mon téléphone ne fonctionne plus, il faudra vite que j’aille en acheter un autre pour vous appeler de nouveau, en attendant, je vous écrirai des lettres, espérant que tu souriras en me lisant. 

Il faudra bien me décider à descendre, ne serait-ce que pour acheter de l’alcool ; j’ai fini la dernière bouteille ce matin … mais bon, ça va, ce n’était que du rouge.
L’idée de croiser ne serait-ce que l’un de tous ces détraqués névrosés, déprimants déprimés de Parisiens me pourrit mon bout de soirée actuel. Mais quand il faudra que je me lance, alors je me lancerai, car on ne parle plus d’envie, je frôlerai bientôt le besoin. La danse s’imposera alors comme à moi comme toujours, un tango, raide, presque érotique, puis une valse et je tournerai vite, vite, jusqu’à étourdissement puis l’épuisement. L’alcool est devenu mon amour, mon amant, ma maîtresse, mes journées, mes nuits. L’alcool me rend fou, et je l’aime pour ça, la vie est si plate sinon. Si ? Non ?

Pour ce qui est des nouvelles, Chloé ne m’en donne plus ; c’est bel et bien terminé. Je l’oublie doucement, à ma manière en me plongeant dans le travail et en avançant coûte que coûte dans la voie que j’ai choisie.

Le concierge balaye les escaliers, c’est chaque jour de plus en plus tard en ce moment, à croire qu’il ne s’arrête jamais de bosser. Il s’est remit à siffler, ça résonne, et plus il monte, plus c’est fort. Il ne m’énerve même plus. C’est depuis que madame Grassiet est morte que j’ai remarqué qu’il siffle de plus en plus fort. Devant sa porte du moins, comme pour l’invoquer et lui faire coucou en passant. Peut-être qu’il couchait avec, ce serait drôle, je les imagine, lui sur la vieille, elle au-dessus ! Me voilà à faire du commérage sur mon concierge, comme quoi !
Parfois il sonne chez moi, s’inquiétant de ne plus me croiser dans le quartier ni même la cour. Je le regarde à travers l’oeil de boeuf sur la porte, toujours le même sourire, parfois un bout de gâteau à la main. Je n’ouvre pas et le regarde partir ensuite jusqu’à ce qu’il disparaisse. C’est gentil de sa part… mais je n’ai pas envie de le voir ! Je n’ai envie de voir personne parce je déteste tout le monde et que c’est comme ça. Il a beau être adorable, moi j’le suis pas ; ne lui déplaise, même en sifflant sa Javanaise. Drôle …

Mes études au conservatoire se déroulent sans problèmes. J’ai d’excellentes notes et paye les cours supplémentaires tranquillement puisque j’ai un petit boulot le matin à la boulangerie depuis un mois. Je rends également quelques petits services aux voisins, je suis la coqueluche ici ! Tu serais fière si tu me voyais !

Bref tour d’horizon … l’appartement ne ressemble plus à rien, et dans la pénombre c’est encore plus inquiétant. L’aspirateur a fondu sur le cierge que j’ai piqué la semaine dernière et le tapis est gris de poussière, taché noir de boissons plus ou moins alcoolisées répandues. Les cadres sont tous décrochés du mur, des mégots sont écrasés sur le balatum déchiré de la cuisine. Le frigo est vide, la porte ouverte, tous les carrelages muraux de la salle de bain sont explosés au sol, le papier peint blanc prend la couleur discrète de la nicotine, un jaune pisseux, marron clair. Je ne sens plus l’odeur. Je déambule dans ces 25 m² que je connais par coeur à longueur de journées, je me demande pourquoi je suis là et pas ailleurs. Je me demande comment c’est ailleurs. Alors je me laisse mourir comme un oiseau ‘‘inséparable’’ perdu, même si je ne vois pas franchement qui peut-être ma séparée. Est-ce cette fille ? L’autre fille ? La joie de vivre ? La mort ? Les oies font ça, je crois. Les cygnes aussi. Peut-être.

Pour finir (je me dépêche le concierge m’attend) je pense m’offrir pour juillet, le temps que mon emploi du temps se décharge un peu, un autre chien. Andy s’est sauvé l’an dernier à Montmartre, nous n’en avons parlé que très brièvement. Il me manque, même si tous mes amis du conservatoire et les voisines sont là quand je me sens seul.

Quelques feuilles de papier, un stylo, et un autre de rechange, voilà de quoi m’occuper quand je suis à la maison, mais l’inspiration se fait désirer lorsque l’on ne rencontre plus personne ou que des cons, mis à part mon épicier dealer d’alcool. Il m’arrive pourtant d’écrire parfois jusqu’à vingt heures d’affilé, sans m’arrêter. Le petit succès de mon premier livre m’a lancé… Alors avant de vider mon compte ‘‘royalties’’ je tente de nouveau quelque voyage avec mes propres histoires que je m’invente ou qui me ressemblent, ça dépend, des scénarios de bonheur dans d’autres pays qui n’existent pas, beaucoup d’histoires d’amour, des fantasmes sexuels sans histoires précises, des fêtes entre amis que je connaîtrais. Ce soir je n’y arrive pas.

20h15, je ne vais pas tarder à descendre, peut-être quelqu’un me prendra-t-il dans ses bras. Là, tout de suite, le coup du ‘‘free hugs’’ australien, j’aimerais bien.

Allez, je dois y aller, il est déjà devant la porte. Je t’embrasse fort, je te souhaite tout le meilleur mam’
… A très vite !
Ton fils qui t’aime,
Nino.

Je vais faire ça bref, un peu comme une menace, une menace à qui ? : J’vais m’saouler Polo ! Je ne connais pas de Polo, mais ça fait bien je trouve… Je cherche mon blouson une bonne dizaine de minutes, dans ce fouillis, je ne le retrouverai peut-être jamais !

20h25 – Etant donné qu’il fait 20° dehors, je descendrai sans. Tant pis pour le blouson.
Personne dans les escaliers, personne dans la cour, je vais tenter de me glisser hors des murs de cette si sombre prison le plus silencieusement possible. Je déteste quand on me pose des questions, c’est comme ça, après on dit que je suis froid ou mal élevé ! Je les emmerde. Quarante marches sur la pointe des pieds, ça fait mal aux mollets, mais il faut bien ça. Trente-huit, trente neuf, quarante et … Tiens, ils en ont rajouté une ! N’importe quoi… Porte en bois qui grince, aïe …Voilà la miss monde 1919, Dubos Claudine, la mégère de l’escalier B. Je dis mégère, elle n’a que 24 ans, mais qu’est ce qu’elle paraît conne ! Et vieille… Elle s’approche, je montre toutes mes dents et fais un joli sourire à peine forcé :

- « Y’a des fois on pourrait penser que t’es mort ! »

D’où elle me tutoie, déjà la frigide ?

- « Bien non, vous voyez, je suis là ! »

Silence interminable. Elle me lance :

- « Passe boire un café un de ces quatre, ce serait sympa, on parlera de ton bouquin et de N. » avec un air de vieille chienne rouillée à force de chaleurs frustrées.

- « Je travaille beaucoup »

- « Bien sûr, au plaisir alors ! »

Clin d’oeil de sa part, beurk … Sa langue a une drôle de couleur. Je réfléchis un peu, la regarde dans ses yeux vitreux, et me demande si je la lance ou pas, ma phrase moyenne …

- « Jolie robe de chambre, au fait ! »

Je m’éloigne, puisqu’il n’y a rien d’autre à faire, elle me rattrape et me serre le bras, elle est lourde :

- « C’est depuis que ton chien est mort qu’on te voit plus, je me trompe ? »

Il fallait bien qu’elle renvoie la ba-balle, ça c’était sûr. Je m’éloigne, panne de réponse qui tue, elle me regarde sortir jusqu’à la grille elle ne me quitte pas des yeux, son regard bizarre ne m’impressionne pas. Ses lunettes sont si épaisses qu’à travers leurs multiples foyers ses yeux paraissent énormes, comme une vache maigre au regard  bê-bête.

 la chair et les pépins allan vermeer